La communauté interculturelle – la réalité !

La communauté interculturelle – la réalité !

Sr Christine Burke, IBVM

 

Sœur Christine Burke IBVM (Loreto) entra dans la vie religieuse dans les années effervescentes de Vatican II. Elle s’est principalement donnée à la catéchèse des adultes et à l’enseignement de la théologie au niveau universitaire, puis elle a assumé un service de responsabilité dans la Province d’Australie, du Vietnam et du Timor Oriental. Elle vit à Manille depuis quatre ans, en communauté avec des jeunes sœurs étudiantes en théologie, provenant de Chine, de Corée et des États-Unis. Elle exerce aussi des activités d’enseignement et d’animation pour les novices et pour d’autres congrégations.

Sr Christine a donné cette conférence au Conseil des Déléguées de l’UISG à Manille, aux Philippines (5 - 11 novembre 2017)

Original en anglais

Introduction

Cette réflexion sur la communauté interculturelle est fondée sur une conviction croissante : il est nécessaire d’apprendre à vivre ainsi pour notre apostolat dans le futur. La migration – le fait de passer les frontières – est la question-clé de notre temps. Les chiffres donnés par les études sociologiques sont stupéfiants : on estime qu’une personne sur 113 est déplacée à cause de la violence ou de crises liées au climat. Ces mouvements de populations touchent toutes les nations, qu’elles soient lieux d’origine, de détention ou de destination. Pour comprendre leur impact, nous devons faire d’une manière ou d’une autre l’expérience du bouleversement et de la richesse qu’ils entrainent. Théologiquement, comme le P. Peter Phan le montre si bien, l’Église est migrante par nature et doit être signe de l’amour de Dieu dans cette réalité. Vivre au quotidien les exigences d’une communauté interculturelle est une manière que nous avons d’être prophétiques, et un moyen pour exercer efficacement notre apostolat dans ce monde de bouleversements.

Quand on parle de culture, on touche à tout ce qui est familier et accepté. Nous savons que la culture est comme un iceberg – nous remarquons facilement certaines choses, mais sous la surface, loin de ce dont nous sommes conscients, se cachent des différences de perception beaucoup plus profondes. Certaines différences sont évidentes – comme la langue, la nourriture, la manière de s’habiller. D’autres sont cachées mais déterminantes : les idées sur le mariage, le statut, la santé, l’indépendance, les rites… la liste pourrait continuer.

Je vis actuellement dans une communauté interculturelle et c’est pour moi une expérience assez tardive – je suis arrivée aux Philippines il y a quatre ans. Je suis australienne, et je vis dans une maison d’Études avec six sœurs coréennes, deux chinoises, et depuis seulement quelques mois une sœur des États-Unis. Sept d’entre elles étudient la théologie dans trois institutions différentes, et une a commencé un petit centre postscolaire. Je suis également en relation étroite avec notre noviciat, à vingt-cinq minutes de marche, où se trouvent sept sœurs IBVM – quatre Vietnamiennes, deux du Bengladesh, une Philippino-Canadienne ; la maitresse des novices est australienne, et elle est aidée par une sœur indienne. Les sœurs coréennes et chinoises sont arrivées avec un anglais parlé plus que limité, et elles ont pris des cours intensifs avant de commencer leurs études institutionnelles. On demande aux novices d’avoir un niveau d’anglais raisonnable avant d’entrer au noviciat. Ni l’une ni l’autre de ces communautés de vie interculturelle n’a été prévue spécifiquement – elles sont nées des besoins et des possibilités que nous avons vus, et elles sont caractérisées par la bonne volonté et une adaptation créative, plutôt que par un processus comportant une vision, des buts et des étapes stratégiques !

Puisque cette présentation a pour titre la réalité, j’ai décidé de me laisser guider dans cette première partie par des commentaires provenant de ces deux communautés de femmes beaucoup plus jeunes que moi, sur ce qu’elles trouvent le plus difficile, ce qui a été bon, ce qu’elles ont appris, et ce qui selon elles pourrait les aider. Dans la seconde partie j’aurai recours à la sagesse du milieu des affaires au niveau mondial, qui a financé une recherche à Harvard et ailleurs, suite à l’envoi de dirigeants compétents de haut niveau dans d’autres cultures – des expériences de travail qui se sont souvent révélées assez désastreuses. Les résultats de ces recherches peuvent être utiles aux responsables de congrégations religieuses, car ils peuvent les sensibiliser aux aspects complexes de la question, et suggérer la formation nécessaire afin que les communautés ne fassent pas toutes les mêmes erreurs. Cette recherche se rattache à un second projet dans lequel je suis impliquée, avec une équipe de sœurs provenant d’Espagne, de l’Inde, d’Amérique du Nord et du Kenya : ce travail veut analyser les raisons, les avantages, les inconvénients et les défis d’une politique d’établissement de noviciats interprovinciaux dans notre Institut – les questions interculturelles figurent en première place dans nos conversations.

Le contexte de cet exposé : la réalité vécue

De nombreux graphiques reportent les différences entre les cultures, mais je suis assez certaine que si l’on comparait le respect de la tradition, la déférence envers l’âge et le statut, la diligence, la peur de commettre des erreurs, les Coréens et les Australiens seraient aux extrémités opposées de chacun des spectres ! Dans tout cela les personnalités, et pas seulement les cultures, entrent en jeu, mais des profils se font jour. Une sœur coréenne d’un certain âge et moi-même sommes les deux points d’ancrage de notre communauté. Nous partageons une histoire de 400 ans depuis que notre fondatrice Mary Ward commença sa bataille pour que les femmes soient reconnues par l’Église comme des agents apostoliques ; nous partageons la même spiritualité ignacienne et les mêmes Constitutions, et bien sûr, notre profond enracinement dans une fascination et une passion pour la vie et la mission de Jésus. Cependant, nous provenons de deux Congrégations distinctes : la Congrégation de Jésus et l’Institut de la Bienheureuse Vierge Marie (Loreto) – une histoire trop longue pour pouvoir la raconter ici. Nous avons toutes les deux exercé des responsabilités dans nos provinces respectives, mais nous avons des expériences très différentes de la vie religieuse au quotidien.

Alors que nous étions ensemble dans un magasin, comparant les avantages des différents fours et réfrigérateurs, le personnel se demandait visiblement comment une sœur en habit et une autre en pantalons pouvaient habiter dans la même maison ! Il peut être normal pour une Australienne de regarder des matches de football à la télévision, en tout cas mes commentaires amusent beaucoup mes plus jeunes sœurs. Il est clair que des passe-temps aussi improductifs ne sont pas de mise dans les couvents coréens ! La patience, la tolérance, le désir de comprendre, le sens de l’humour sont des qualités dont nous avons besoin tous les jours. Non seulement notre amitié a survécu à trois déménagements en quatre ans (c’est quelque chose que l’évêque local ne comprend pas, mais il est vrai que lui, il ne vit pas dans un logement loué !) mais aussi nous aimons être ensemble et nous réussissons à partager la responsabilité de la communauté. Elle est spécialiste en organisation et dans toutes les choses pratiques, et j’ai l’avantage lorsqu’il s’agit d’élargir nos horizons théologiques et politiques. Nous avons chacune nos domaines d’expertise, dont peuvent profiter nos jeunes sœurs. Notre maison accueille des sœurs des deux congrégations, qui suivent des cours à l’EAPI[1] ou des programmes plus courts. Nous avons la chance d’avoir toutes les deux de longues années de vie communautaire derrière nous et d’avoir repensé nos idées toutes faites, et probablement d’avoir moins besoin de nous prouver à nous-mêmes : nous connaissons « la différence entre les futilités et ce qui est vraiment important », un don que Mary Ward a demandé dans la prière pour celles qui la suivraient. Je crois fermement que les membres plus âgés peuvent apporter un équilibre bienfaisant, mais je sais aussi que cela dépend du caractère, pas seulement de l’âge ! Lorsque l’on voit vivre sans aucun traitement de faveur des sœurs plus âgées qui ont été en position de responsabilité, cela fait tomber les notions inutiles de privilège et de pouvoir.

En fait notre situation correspond bien au thème de cette réunion, parce qu’elle est un exemple non seulement de différences culturelles nationales, mais aussi de différences de cultures de vie religieuse. Il y a eu de nombreux changements, pas seulement au niveau de l’habit, mais plus profondément une certaine prise de recul par rapport à la vie institutionnelle, la prise de conscience du fait que l’unité ne s’enracine pas dans l’uniformité, l’impact de l’appel universel à la sainteté sur le statut privilégié des religieux : tout cela, ainsi que d’autres changements, a été la conséquence de Vatican II – mais a souvent été targué d’ « occidental » plutôt qu’évalué à la lumière de notre appel évangélique. Je me suis rendu compte que les personnes dont la langue maternelle est l’anglais (ou bien l’allemand, l’espagnol ou le français), ont eu la chance de pouvoir consulter un très grand nombre de livres et d’articles ces cinquante dernières années. Pour des Coréennes, des Chinoises, des Myanmaraises ou même des Philippines, il n’est pas facile de lire dans une autre langue. Bien sûr il y a un fonds de littérature religieuse dans les langues locales, mais en grande majorité il est écrit par des prêtres, pas par des femmes, et souvent il est de nature dévotionnelle, et non critique. Pour beaucoup de jeunes, la lecture elle-même n’est pas la principale source d’information – elles préfèrent les films et Facebook ! – certaines congrégations religieuses d’Asie ont donc eu peu de raisons théologiques de se transformer. La tradition a une force plus grande dans des cultures façonnées par l’héritage confucéen et peut-être aussi bouddhiste : le statut est important, et la communauté a davantage de poids que les droits de l’individu. L’unité peut en sortir renforcée ; mais, sans esprit critique, cela peut aussi empêcher l’appel évangélique d’aller au-delà du connu et du confortable, tout comme l’individualisme, qu’il ne faut pas confondre avec le respect de l’individualité. Certaines cultures locales sont restées étrangères au féminisme, pour ne pas mentionner la théologie féministe, et les variétés locales de patriarchie sont nombreuses et bien vivantes. D’un autre côté, j’ai dû revoir mes jugements automatiques ; j’ai compris que le manque de respect des Australiens pour les titres provenait probablement du fait que les premiers immigrés étaient des prisonniers ; j’ai remis en question des niveaux de vie australiens qui me semblaient évidents ; et j’ai réalisé que ce qui, dans ma jeunesse et dans un pays sécularisé, semblait découler de Vatican II et des priorités de l’Évangile, n’était pas nécessairement ce qui convenait à d’autres cultures à ce moment de l’histoire.

Section 1: Les résultats de mon mini-questionnaire

Qu’est-ce qui a été difficile ? “Communiquer lorsque les attentes sont différentes, et être mal comprise…”

Toutes les réponses que j’ai reçues ont évoqué la douleur de mal comprendre/d’être mal comprise. La communication apparait comme l’expérience la plus difficile – mais ceci est également vrai dans les communautés monoculturelles ! Les sœurs éprouvent un profond sentiment d’impuissance lorsqu’elles ne trouvent pas les mots pour exprimer ce qu’elles veulent dire, et ce d’autant plus que ce sont des personnes compétentes dans leur domaine professionnel. Être incompris – et mal comprendre les autres – est irritant pour certaines, pour d’autres c’est source de honte ou de blessure. Cela peut transformer une conversation ordinaire en champ miné : cela peut m’empêcher de dire ce que je voudrais vraiment partager. « Des gestes qui sont bons dans une culture peuvent être tabous dans une autre culture, et si on ne s’en rend pas compte on peut se blesser mutuellement, même sans rien dire ». Quand nous partageons une réflexion plus profonde sur l’Évangile et la vie, il est important que ce que l’on essaie de dire soit entendu dans sa complexité. Si dans une communauté plusieurs sœurs de même nationalité tiennent une conversation dans leur propre langue, les autres peuvent se sentir moins valorisées ou marginalisées. Si les membres plus âgés de la communauté proviennent de la culture occidentale dominante, ceci peut leur donner une place significative au sein du groupe, et faire d’elles les points de référence. Ce peut être une question à aborder surtout pendant la formation initiale. « S’adapter aux différents besoins alimentaires peut être compliqué ! ».

Entre

ce que je pense,

ce que je veux dire,

ce que je crois dire,

ce que je dis,

ce que vous voulez entendre,

ce que vous entendez,

ce que vous croyez en comprendre,

ce que vous voulez comprendre,

et ce que vous comprenez,

il y a au moins neuf possibilités

de ne pas se comprendre.

(BERNARD WEBER)

L’un des facteurs qui compliquent la communication plus profonde est le milieu d’où proviennent des sœurs. La culture occidentale continue sa colonisation de l’Asie, de l’Inde et de l’Afrique à travers la toile – comme en témoigne l’importance donnée au « plus blanc » dans tous les produits cosmétiques ici aux Philippines ! C’est là que la communication va plus loin que le langage. Les idées sur la santé, la nourriture, la propreté, le statut, la langage corporel, la prise de décision, sont différentes. Dans de nombreuses cultures asiatiques, il est impensable de contredire ou d’être en désaccord avec une personne plus âgée – c’est grandement à mon avantage en tant que sœur ainée, mais cela n’encourage pas les discussions vigoureuses ! D’un autre côté, ce que je comprends être un « Oui », signifie probablement au mieux « peut-être », ou pourrait vouloir dire « je ne comprends pas », ou bien « c’est ce que tu veux entendre » ! Certaines sœurs, provenant de pays aux gouvernements autoritaires, ont appris à éviter de partager quoi que ce soit avec les personnes en responsabilité : il faut beaucoup de temps et de délicatesse pour que s’établissent entre elles et les supérieures une relation de confiance et d’ouverture. Dans certaines communautés, des sœurs viennent de pays où les guerres et la violence récentes ont détruit les réseaux de confiance traditionnels ; d’autres de villages où les horizons sont très limités ; et peut-être de situations où l’éducation a été fortement perturbée. La place toujours plus grande accordée au développement psycho-spirituel pendant les années de formation leur permet dans une certaine mesure de gérer tout cela. Mais il faut des responsables de communautés et de formation qui sachent écouter et les aider à intégrer la douleur d’une nouvelle croissance – je pense donc que cela signifie qu’il faut à tous les niveaux des sœurs formées à la conscience interculturelle, qui puissent aider posément à dénouer les complexités de cette vie. Cela fait partie de notre don prophétique dans l’Église et dans le monde.

Qu’est-ce qui a été positif ? Toutes les réponses ont souligné l’élargissement des horizons – par rapport aux autres cultures, à elles-mêmes, à notre monde, et aux manières de faire. L’une d’elles a dit : « Nous ouvrir peu à peu, comprendre différentes pensées, expériences ». « Ma vie s’est enrichie, mes expériences sont riches, ma vision s’est ouverte ». Une autre a dit que sa compréhension de l’être humain s’était élargie, et qu’elle se rendait compte que sa propre culture n’était qu’une partie d’un grand tout. « Ce n’est pas bien ou mal, c’est différent ! » « Malgré les chocs culturels au début, plus les gens sont exposés à des cultures variées, plus leur perception se développe. »

« Apprendre à partager avec un cœur qui écoute ». Nous nous réunissons régulièrement pour partager sur l’Évangile et sur nos vies, et cela nous aide à grandir ensemble dans cette communauté de la Maison d’études. Nous faisons deux groupes, nous réfléchissons, et nous échangeons pendant environ une heure. Ce sont toutes des étudiantes sérieuses : cela représente donc un réel investissement au niveau du temps, et elles ont toutes insisté sur l’importance de ces rencontres pour construire la communauté, pour approfondir leur compréhension mutuelle. Pendant le noviciat elle prennent le temps de parler longuement de leurs milieux d’origine, de leurs familles, et de leurs cultures, ainsi que de partager en profondeur sur des questions soulevées pendant les cours qu’elles suivent.

“Les nourritures différentes !” Parmi les premiers éléments de la liste des bonnes choses figurent les nourritures différentes ! Cuisiner à tour de rôle donne l’occasion de se rendre service les unes aux autres, cela nous fait sentir « à la maison », et cela demande une attention aux besoins alimentaires de chacune. Mais la nourriture peut également être un problème pour celles qui sont habituées à un éventail limité. Je pense que « la nourriture » rend le pays d’origine plus proche et donne une occasion de parler des traditions familiales. Provenant d’une famille et d’un pays multiculturels, avec très peu de traditions sauf peut-être les plats de Noël, j’ai pour ma part été surprise par ce besoin de « nourriture du pays » – heureusement, j’aime le KimChi ! J’ai appris quelles célébrations sont importantes pour les autres : la Nouvelle Année Lunaire, les anniversaires lunaires, et les célébrations de l’Automne ou de la nouvelle lune.

Qu’avons-nous appris ? Deux éléments ont émergé : une plus profonde connaissance d’elles-mêmes, au fur et à mesure qu’elles prennent leurs distances avec le sentiment que « leur manière de faire est la meilleure », et la prise de conscience qu’il est fondamental d’écouter – beaucoup plus que de parler ! « L’écoute est tellement importante ». « Ne pas mettre ma propre culture à la première place », « ne pas penser que ma culture “tient le haut du pavé” ». « Ne pas mesurer la valeur des cultures en les opposant les unes aux autres, mais chercher un niveau plus profond. Respect pour les cultures et les pensées différentes ». « Penser plus largement que ce qui se passe dans mon propre pays ». « J’ai davantage appris sur ma propre culture… Mieux je comprends ma propre culture, plus que sais qui je suis. Plus que sais qui je suis, plus je suis libre avec les autres. Ainsi, je suis capable de comprendre l’influence de ma culture sur moi ou sur ma personnalité ».

 Qu’est-ce qui nous a aidées, ou pourrait nous aider ? En savoir un peu plus sur la culture elle-même dès le début, et avoir davantage d’occasions de poser des questions sur les manières de voir et de faire des autres sœurs . Être aidées à réfléchir sur le langage corporel et l’expression du visage : en quoi peuvent-ils faciliter la compréhension mutuelle, en quoi sont-ils un obstacle ? « Écouter les histoires les unes des autres et découvrir la nôtre ! » « Connaitre et approfondir ta propre culture, autant que tu le peux ; quand nous connaissons bien notre culture, ce qui est bon, ce qui est précieux et ce qui est mauvais, nous sommes en mesure de comprendre qui nous sommes et nous ne nous perdons pas dans d’autres cultures ». « Des lignes directrices claires, définies par le groupe, pour empêcher qu’une culture dominante contrôle les autres, même sans le vouloir ». Nos racines spirituelles communes nous ont énormément aidées.

Ces résultats semblent évidents. Mais il est important d’être à l’écoute de tout le bénéfice que des femmes plus jeunes tirent de ces rencontres. Ce qu’elles soulignent, ce sont les qualités de base pour créer et maintenir une vie communautaire créative plutôt que de suivre des règles de façon passive, et la responsabilité collaborative plutôt que de croire qu’il n’y a qu’une manière de faire. Elles ont entrepris la démarche qui mène à reconnaitre tout ce qu’il y a de bon chez les autres et à croire que Dieu peut nous ouvrir à de nouveaux horizons. Cela leur sera utile même dans des situations mono-culturelles. Il me semble très encourageant qu’en si peu de temps elles aient ainsi parcouru les différentes étapes de l’adaptation : elles sont passées du « c’est ma manière de faire qui est la bonne » à la capacité de s’ouvrir aux points de vue des autres, puis elles se sont découvert une nouvelle identité grâce à un dialogue plus large, et enfin elles ont compris que l’unité ne requiert pas l’uniformité !

Section 2: Ce que la recherche peut nous apporter Dans cette deuxième partie de mon exposé je ne peux me référer que brièvement à la recherche récente pour aider la conscience transculturelle. Le monde des affaires a commencé à s’y intéresser et à se recycler pour répondre aux questions qui se posent. Sommes-nous également conscientes du problème ou nous contentons-nous d’espérer que Dieu nous donnera l’aide dont nous avons besoin ? Mentionnons ici quelques noms qui peuvent être utiles : Erin Meyer (Havard Business Review), Geert Hofstede (Hollande) et Pellegrino Riccardi (Italien-Anglais), Online et Youtubes ! J’ai trouvé quelques images sur internet ; d’autres proviennent d’une conférence donnée à un congrès ANZAATS. Tout au long de cette section je vais utiliser le travail d’autres personnes, mais j’ai perdu le dossier contenant les références exactes !

Ce domaine d’étude est si riche que les résumés semblent et sont souvent superficiels. Les sociologues ont retenu une série de différences significatives, et ils ont placé les cultures sur une échelle où figurent les différentes manières de réagir à la vie. Voici les principales catégories utilisées : Communiquer, Évaluer, Persuader, Commander, Décider, Faire confiance, Ne pas être d’accord, Planifier. Les résultats montrent que lorsque l’on provient d’une culture où l’information est donnée de façon claire, on peut trouver plus difficile de faire des remarques négatives que si l’on provient d’une culture qui semble moins directe. En d’autres mots, les différences sont beaucoup plus nuancées que les stéréotypes que nous entretenons. De l’individualisme au communautarisme, de l’autoritarisme à l’égalitarisme, de la capacité à la difficulté d’accepter la confrontation, de montrer les émotions à les cacher – il y a entre les peuples et les cultures des différences notables.

Nous connaissons tous sûrement les principales différences entre une culture fondée sur la communauté et une culture individualiste. Elles ont toutes deux leurs forces et leurs faiblesses. Créer un climat de respect de la différence individuelle n’est pas la même chose que favoriser l’auto-centrisme et le narcissisme ! Une personne provenant d’une culture communautariste pourra trouver difficile de s’exprimer ouvertement, de prendre des initiatives ou de critiquer individuellement un article, et cela devra être pris en compte lorsque cette personne entrera dans une culture où l’éducation est plus individualiste. En termes de décisions morales, si la valeur la plus profonde est la relation et non le principe, le fait de mentir pour protéger un ami assumera une signification bien différente et devra être abordé avec délicatesse si l’on veut trouver un terrain d’entente. Il y a des différences dans les relations de pouvoir et dans les attentes, dans les réseaux de relations au sein desquels les transactions sont effectuées, et le rôle des contrats liants – tout cela est d’importance capitale pour pouvoir continuer à discuter, ou autrement nous jugerons à partir de notre propre perspective et nous n’aurons plus de base commune pour notre vie communautaire. Un expert recommande « d’être constamment curieux ! ». Il y a des différences autour du statut et du prestige. Les titres revêtent beaucoup d’importance dans certaines cultures, de même que la reconnaissance du rang, du statut et de l’âge. Mais pour les cultures égalitaires, il est difficile de ne pas interpréter de telles pratiques comme un désir de se rendre important. Dans des cultures plus égalitaires, traiter quelqu’un de façon plus informelle est un signe d’amitié, mais les cultures formelles l’interprètent comme de l’impolitesse. La planification à long terme est une deuxième nature dans certaines cultures, et très flexible ou sous-estimée (quelquefois, je suspecte, inexistante !) dans d’autres.

Il y a des différences dans la manière de laisser paraitre ses émotions, des différences dans les rôles masculins et féminins, des différences dans la manière de gérer l’incertitude. Cette diapositive provenant d’une Conférence ANZAATS en 2011 est un petit exemple de ces différences : beaucoup d’entre nous comprendront facilement en quoi elles peuvent affecter la vie communautaire.

On trouve de nombreux exemples sur différents sites internet, mais le message de fond est que les stéréotypes manquent de nuances et qu’ils ne sont presque jamais exempts de préjugés et de jugements fondés sur la certitude d’avoir une culture supérieure.

Dans les communautés où l’on se soutient mutuellement, la compréhension peut grandir. Dans notre monde qui a tellement besoin de bras ouverts et de larges horizons, il y a peut-être là pour les religieux l’une des manières d’être les plus prophétiques. Ce ne sont plus nos Institutions qui comptent. C’est ce que nous sommes lorsque nous laissons Dieu travailler en nous, nous accompagner dans nos combats intérieurs, et nous aider à devenir des femmes de liberté, de justice et d’intégrité ; des femmes qui tendent la main, désireuses d’apprendre, avec un cœur et un esprit ouverts ; des femmes qui osent croire que l’Évangile et ses défis sont à l’œuvre dans toutes les cultures. La vie dans une communauté interculturelle n’est jamais acquise une fois pour toutes : elle demandera le travail de toute une vie. Les communautés formées dans des régions monoculturelles auront besoin d’aide pour comprendre et accueillir une génération dont la formation a été marquée par des expériences interculturelles. La compréhension de nous-mêmes et le respect des autres cultures façonnera la façon dont exercerons nos apostolats. Pour le P. Tony Pernia, cette vie dans l’incertitude et dans l’ouverture à la différence est liée au message le plus profond de notre foi : le mystère d’un Dieu qui a choisi de traverser la frontière et d’entrer dans la culture humaine. Enracinée dans notre spiritualité, recherchée par notre monde, constitutive de notre Église… la vie interculturelle est un appel qui nous est adressé aujourd’hui.

  • Savons-nous être assez vulnérables pour apprendre de personnes plus jeunes et différentes de nous ?
  • Savons-nous être assez humbles pour lâcher nos idées préconçues et nos hypothèses ?
  • Savons-nous risquer une unité fondée non sur l’uniformité mais sur la valorisation de la différence ?

Ces quelques lignes renferment de précieux conseils pour nous aider sur ce chemin :

Conseils pour une Communication Respectueuse

R – Assume la RESPONSABILITÉ de ce que tu dis et de ce que tu ressens, sans accuser les autres

E – Écoute avec EMPATHIE

S – Sois SENSIBLE aux différences dans les styles de communication

P – PENSE à ce que tu entends et à ce que tu ressens avant de parler

E – EXAMINE tes propres idées et perceptions

C – Garde la CONFIDENTIALITÉ

T – TOLÈRE l’ambiguïté, parce que nous ne sommes PAS ici pour discuter de qui a tort et qui a raison.

(Eric H.F. Law, The Bush was Blazing but not Consumed, p. 87)

Et de la même manière ce court poème du poète Israélien Yehuda Amichai parle plus qu’un livre entier :

 De l’endroit où nous avons raison,

Jamais ne pousseront

De fleurs au printemps.

L’endroit où nous avons raison

Est piétiné et dur

Comme une cour.

Mais les doutes et les amours

Labourent le monde

Comme une taupe, comme une charrue.

Et un murmure se fera entendre à l’endroit

Où se trouvait la maison

Qui a été détruite.

 

[1] EAPI : East Asian Pastoral  Institute (N d T)

 

Reproduit avec la permission de l'Union Internationale des Supérieurs Générales - Bulletin de l'UISG N 165, 2018 - Rome