Sur la route de Damas…

Le jeudi 17 Novembre 2016, le Pape François a dénoncé la «cruauté» qui prévaut en Syrie, où "chacun cherche son propre intérêt ».

Le pape cite, en particulier, dans son discours, la situation en Syrie, où «tous les pays du monde, c à d, toutes les forces internationales, se donnent la main pour mener la guerre. Chacun cherche ses intérêts particuliers et personne ne cherche la liberté du peuple ». Pour le pape, «nous avons perdu la compassion et l'amour, et il n'y a plus que la cruauté. Ce qui se passe aujourd'hui en Syrie c’est la cruauté par excellence, c’est «un laboratoire de cruauté ». dit-il

Pendant l'entrevue, qui a eu lieu dans la salle Clémentine au Vatican, Le Pape a souligné la "grande responsabilité" requise afin de maintenir «la présence de l'Eglise dans le monde arabe et musulman." "Afin de surmonter le durcissement des cœurs dans un monde dominé par une culture de rejet, le Pape François a proposé de vivre de nouveau la «révolution de la compassion ». Il a expliqué: «La tendresse est « proximité » " C’est le grand geste que le Père a fait envers nous, quand il a envoyé son Fils unique pour être proche de nous, en devenant l’un des nôtres.

Le Pape François a souligné: «Cette source de tendresse n’est pas une simple idée théorique, c’est l'essence même de notre Seigneur, qui est, à la fois Père et Mère." Il a averti que les solutions, d'aujourd'hui, ne peuvent pas se trouver dans des spiritualités théoriques mais  plutôt à travers des gestes concrets. Le pape nous exhorte, en nous appelant à ne pas avoir peur de la chair, mais "à toucher l'autre, à l’étreindre et l'embrasser parce que le Seigneur s’est incarné. Et le corps du Christ aujourd'hui, ce sont ces exilés, ces exploités et les victimes des  guerres.

Je m’appelle Dima El Chaer, je travaille, depuis des années, au sein de l’équipe des Sœurs du Bon Pasteur à Damas. Je suis arrivée ici, la veille de Noël 2007, et j’ai rencontré les religieuses. Nous organisions, avec le « Mouvement de la Jeunesse Mariale de Mansuriyah », des activités pour des enfants irakiens, dont les religieuses s’occupaient. Ce jour-là, je jouais le Père Noël et je distribuais des cadeaux aux enfants avec mes amis. Quand nous avons fini, je me suis informée auprès de la religieuse à propos de leur congrégation et de son œuvre à Damas.

Elle m’a répondu qu’elles travaillent avec les femmes détenues et battues. Je fus très touchée, et j’ai ardemment désiré travailler avec les femmes en prison. Mais comment et quand je ne le savais pas. J’ai pris mon courage à deux mains et j’ai présenté une demande de travail. Après un moment, et comme si le Bon Dieu avait exaucé mon vœu profond, mon cheminement a commencé avec les sœurs en tant que bénévole dans le Centre d'Ecoute, et puis en tant que directrice du Foyer d’Accueil

Je vais essayer dans cet article, d’exposer l’œuvre de la Congrégation à Damas et de partager avec vous notre expérience personnelle, premièrement, en tant que partenaires avec les religieuses, et deuxièmement pour dire comment nous essayons de vivre la dimension apostolique dans notre travail. Les religieuses ont commencé leur mission à Damas en 1982, dans une maison située à l’Ancien Damas. Elles ont ouvert leur maison et leur cœur aux gens, et le Foyer d’Accueil vit le jour. Cette maison est considérée comme le premier foyer-refuge en Syrie qui offre ses services de façon gratuite et confidentielle aux femmes, filles et enfants victimes de violence conjugale ou de violences causées par la guerre, le déplacement et la traite des personnes. Ce centre vise à protéger les femmes, à les aider à devenir autonomes et à les réintégrer dans la société. Le nombre des bénéficiaires a atteint environ 570 femmes et enfants.

En 1995, l'Ordre du Bon Pasteur a créé  Le Centre « Abraham l’ami de Dieu » pour aider les victimes, les marginalisés et les victimes de conflits ; et ceci à travers l'écoute, le soutien et l’offre de services de secours diversifiés. Le nombre de bénéficiaires a atteint les 525.000. Deux ans plus tard, en 1997, les religieuses se sont lancées pour soutenir les femmes détenues dans la prison de Damas et leurs enfants, grâce à un programme conçu pour fournir assistance, conseils juridiques et soutien moral. 2500 femmes et 300 enfants en ont bénéficié.

Le téléphone de la confiance fut le premier « hotline » en Syrie. Il a été créé en 2007 et vise à fournir un soutien psychologique, social et juridique d’une manière gratuite et confidentielle. 14043 personnes en ont bénéficié.

En réponse à la situation de guerre, deux équipes nommées « Compagnon » et « Fière » sont nées, en 2004.  Elles travaillent dans des centres d’accueil, et des centres culturels et communautaires. Elles visent à fournir un soutien psychologique et social à tous les hommes, les femmes et les enfants touchés par la guerre, à travers des moyens variés dont des films, des pièces de théâtre et des séances de soutien individuel et communautaire.  6504 personnes en ont bénéficié.

Le conflit en cours en Syrie exige une intervention humanitaire urgente et rapide, alors en début de 2014, les sœurs ont décidé de lancer un programme d’aide qui vise à assurer un soutien de développement, de secours et d’aide médicale, pour les familles affectées. 79,523 personnes en ont bénéficié.

Enfin, je voudrais partager avec vous notre expérience avec une femme battue musulmane qui, un jour, arrive chez nous, épuisée. Accompagnée de ses deux petites filles, elle arrive avec sa longue veste et son Nikab noirs comme s’ils reflétaient son obscurité intérieure. Elle venait avec ses deux petites, d'une région flambée par le conflit armé, fuyant la mort, à la recherche d'une vie meilleure.

Bassima portait le fardeau d’idées préconçues acquis dans un environnement fermé et fanatique. Initialement, elle ne demandait qu’un endroit calme, chaleureux et sécurisant. Après avoir trouvé ce dont elle avait besoin, elle a exprimé son étonnement et son incrédulité devant toute l'attention reçue en ce lieu, de ceux qui le tiennent, et qui est en contraste avec tout ce qu’elle a appris de nous, en tant que chrétiens, tout au long de sa vie.

Elle a commencé à s’ouvrir progressivement, d'abord sur elle-même et ensuite sur nous. Elle a bénéficié de tous les programmes de soutien proposés. Elle commence à changer d’une façon spectaculaire, à la fois au niveau intellectuel que psychologique, pour nous quitter plus tard, ressemblant à une fleur ouverte à la vie. Elle prit le port d'un voile blanc sans nikab, et porte dorénavant des robes modernes colorées qui reflètent son changement interne. Elle montre une grande souplesse dans la pensée et l'acceptation de l’autre différent. Elle nous quitta un an plus tard pour aller travailler et devenir autonome ; Elle prit aussi, la décision de divorcer de son mari qui la violentait depuis une longue période et de reprendre un nouveau départ dans la vie. Elle a fait sa propre révolution avec un sourire au visage qui ne la quitte plus. Elle admet que ce qu’elle a reçu du Bon Pasteur et de sa mère Marie, elle ne pourrait jamais le recevoir de quiconque, même de ses propres parents. Elle prend ainsi un nouvel élan vers la vie, libérée par l’amour.

Nous venons d’exposer rapidement par des chiffres, notre histoire à Damas. Ce n’est que l’histoire d’un succès, vécue entre nous, clergés et laïcs. Ce sont de gros chiffres qui reflètent notre foi commune en la mission du Bon Pasteur, traduite concrètement en pensée, en parole et par l’action. Cette foi a fleuri lumière, bonne réputation, présence dans la société civile et travail tirant sa force de Jésus Le Bon Pasteur.

Ce que la Syrie, mon pays blessé subit, depuis près de six ans, est insupportable, même si, malheureusement, les Nations Unies décrivent la situation comme la pire des crises humanitaires dans le monde! Mais dans les difficultés et les tribulations nous sommes devant deux choix, soit, être patient, travailler et espérer en Dieu, soit tomber dans le désespoir qui nous tuera avant même d’être tué par une balle.

Mais nous, en tant que citoyens, croyants, syriens, et laïcs nous essayons de nous accrocher à la corde de l’Espérance. Comment ne pas le faire, nous, enfants de Dieu et fils de la lumière. Nous vivons l’épreuve au jour le jour, avec ceux que nous rencontrons, et ensemble nous construisons l’espérance afin qu’elle grandisse pour devenir collective et communautaire, fondée sur le roc de Jésus Christ le Nazaréen. C’est une espérance qui soulèvera la pierre de la tombe de mon pays, afin que jaillisse la Lumière resplendissante de la résurrection, aussi longtemps que durera l'épreuve de la nuit.

De Damas, nous vous envoyons mille salutations, de Damas, de la Maison des religieuses, proche de celle de Ananias et de la rue droite traversée par l’apôtre Paul, après sa révélation sur son chemin vers Damas. Là, il a été foudroyé par la Lumière, a ouvert les yeux et a découvert  une nouvelle vie, une vie que nous ressentons nous aussi, après chaque jour de guerre qui passe et nous laisse vivant,  échappant à la mort, comme si nous étions un cri de vie en face de milles cris de mort qui nous entourent.